Comme beaucoup de jeunes africains contraints à quitter leur pays, j’ai une riche expérience à partager. Je veux témoigner et ce blog est un moyen parmi d’autres de vous raconter mon histoire, ma vie d’avant en Somalie, ma vie d’aujourd’hui en France. Ici, tout est si différent, si nouveau pour moi. Surmonter les épreuves liées à l’exil, à la barrière de la langue, aux complications administratives, ne me font pas oublier d’où je viens.
Le cinéma Rex a fermé depuis, mais la Somalie était à l’honneur le vendredi 13 mars 2020 à Pontivy, suite à ma rencontre à Dinard avec Ifrah Ahmed et Mary McGuckian.
Cette projection du film A girl from Mogadishu était au programme d’un rendez-vous national, annulé lui aussi, la Biennale du livre d’Histoire « Femmes dans l’Histoire ».
J’espère que cette initiative, encore trop rare en France, favorisera la création de nouveaux contenus d’information en français sur ce film incroyable qui mérite une large diffusion dans les pays francophones, pour contribuer au combat d’IFrah Ahmed. Lutter contre l’excision, venir à bout de cette pratique criminelle pour l’éradiquer de la liste déjà bien trop longue des types de violences faites aux femmes.
En terme de contenu en français, voici ma contribution reprise par Guiti News le 25 février 2020, à l’occasion de la campagne mondiale mise en place par l’équipe du film A girl from Mogadishu pour favoriser sa diffusion.
Et voici celle d’Olivier Delagarde, professionnel du reportage qui vient de créer sa propre chaîne TV pour s’installer dans son pays d’origine, la Bretagne, après avoir fait son métier un peu partout dans le monde, parfois avec des conditions de réalisation certainement difficiles.
Rien d’étonnant donc à ce que soit ce journaliste précisément qui contribue à offrir une belle visibilité au témoignage d’Ifrah Ahmed, en ayant accepté de faire le déplacement jusqu’à Pontivy, juste avant que de nouvelles règles de confinement ne rendent la chose impossible.
Un grand merci à toi, Olivier, ainsi qu’à Nathalie Delagarde, ta compagne et collègue à TV Quiberon-La Baie, dont le témoignage à l’issue de la projection a été très apprécié par les organisateurs de la soirée et l’auditoire.
Un petit pas de plus vers la formation, merci l’équipe du GRETA de Pontivy
27 février 2020, 14h : j’ai rendez-vous au GRETA de Pontivy, la ville de 15 000 habitants où j’ai été envoyé apres mon arrivée à Paris le 1er janvier 2018 et l’obtention du statut « NORMAL » pour ma demande d’asile. Une joie sans limite alors, quelque peu ternie par la déception depuis de voir que la France n’accueille pas aussi bien les réfugiés que sa voisine, l’Allemagne, où j’ai vécu presque un an et demi, dans la région de Munich, mais avec le statut « DUBLIN » et donc un possible renvoi à la frontière. Case départ, Italie.
Voilà donc plus de deux ans que j’attends une réponse à ma demande d’asile en Centre-Bretagne. Moi qui croyais qu’on m’envoyait au bord de la mer ! Mais je me plais bien à Pontivy, je m’y suis fait beaucoup d’amis et surtout, grâce à eux, à nos soirées, j’ai beaucoup progressé en français.
Une de ces amies avait contacté le GRETA en janvier pour anticiper la fin de la procédure d’asile. La CNDA m’avait convoqué le 3 février à Paris et je devais être enfin fixé sur mon sort au plus tard 21 jours après cette audience. Alors pourquoi n’est-ce toujours pas le cas le 28 février ?
Parce que le 3 février, des avocats français ont décidé de se mobiliser en masse pour protester contre leurs conditions de travail à la CNDA et ils en ont bien le droit, c’est un principe dans toute démocratie. Pas de chance pour moi, car depuis bientôt un mois, je n’ai reçu aucune nouvelle convocation. J’ignore combien de temps cette prolongation de peine, qui me bloque dans une forme d’assignation à résidence, va durer, alors que je n’ai commis aucun crime dans ma vie.
La même amie a tenté d’obtenir des réponses auprès de la Préfecture du Morbihan, Service Etrangers, pour savoir si mon statut me permettait d’intégrer une formation certifiante au GRETA, au regard de la loi qui permet aux demandeurs d’asile qui n’ont pas été entendus par l’OFPRA dans les neuf premiers mois de leur prise en charge par la France d’accéder à l’emploi, à la formation. Là encore silence radio, pour ne pas dire complications.
Si une française a du mal à comprendre les subtilités de l’administration de son pays, comment tous ces gens pensent-ils que nous pouvons nous en sortir avec pour tout bagage la richesse d’une histoire, d’une culture, de savoir-faire, de valeurs qui n’ont aucun sens dans leur monde dit moderne et développé ?
J’ai eu beaucoup de plaisir à passer ce premier test de français et j’ai été vraiment surpris d’apprendre que mon niveau à l’oral était jugé bon par la professionnelle FLE (Français Langues Etrangères). Alors que je n’ai jamais pu suivre la moindre formation depuis deux ans, je me suis entretenu avec cette femme pendant plus de 20′ en français, peut-être 30′, comme si cela me venait presque tout seul.
Naturellement, les tests à l’écrit ont révélé l’étendue de mes lacunes en français, et c’est bien normal de ne pas savoir une langue que vous n’avez jamais apprise que dans les bars ou à l’occasion de deux stages de courte durée en entreprise, non ?
Bien sûr, depuis deux ans, j’ai rencontré plein de bretons de bonne volonté qui m’encouragent vraiment et me disent; « Vas-y, parle français ». Ils et elles croient en moi, en mes capacités, alors ce premier test en français plutôt motivant et surprenant marque une nouvelle étape dans ma volonté de maîtriser cette langue ardue, aussi bien que je me suis fait à l’arabe, à l’allemand, mes premières langues d’exil avec l’anglais.
Ce premier test en français, c’est une toute petite clé qui ouvrira la porte encore invisible dans le mur opaque et gris qui m’empêche de regarder mon avenir, de m’y projeter avec toute la force de ma jeunesse.
La seule chose impossible pour moi est de revenir sur mes pas, de retourner là d’où je viens, là où des terroristes ont décidé de mon sort, de celui de mon frère, de mon père, de toute ma famille. Dans mon village, on me surnommait Arago, un signe de respectabilité, de droiture, de grandeur d’âme. Jamais une langue, quelle soit de Shakespeare ou de Molière, ne me rendra cela.